La montée de la pauvreté et de la précarité en France

Pourquoi choisir ce sujet ? Parce que, pour les êtres que je fréquente au travail, dans le quotidien, ce sujet est omniprésent et source d’angoisses et de souffrance.  Il envahit peu à peu les conversations, les pensées et anéantit rêves et projets. Parce que « Je suis un Homme et que rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (Térence). Parce que je suis Franc-Maçonne et œuvre pour le Bien commun et le progrès de l’humanité.  

1) Mais comment définit-on la pauvreté ?   

Une des premières définitions de la précarité nous vient de Joseph Wresinski (prêtre et membre du conseil économique et social : rapport en 1987 par le parlement où il est question de grande pauvreté et précarité économique et sociale.) : « Absence d’une ou de plusieurs sécurités permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut-être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. »

La précarité est donc l’accumulation de vulnérabilités tant économiques qu’intellectuelles et psychosociales. Plusieurs indicateurs nous permettent de définir l’état de pauvreté.  La pauvreté monétaire : on considère comme pauvre un individu qui vit à un niveau inférieur au seuil de pauvreté fixé conventionnellement à 60% du niveau de vie médian. Les indicateurs actuels traduisent une stabilité voire une baisse trompeuse. Elle diffère de la perception d’un approfondissement de la pauvreté dont témoignent les associations caritatives et nombre d’individus en situation de précarité et d’exclusion sociale. L’interprétation de ces contrastes requiert de se dégager des données quantitatives seulement monétaires et de prendre en compte les aspects qualitatifs des contraintes et des manques perçus par les individus en situation de pauvreté.  Pour ce faire, l’INSEE a développé une mesure complémentaire : la Pauvreté en conditions de vie. Cette approche vise à repérer des manques « concrets», sur la base d’un ensemble de critères qui s’interprètent comme les éléments d’un bien-être matériel standard. 27 indicateurs, regroupés en quatre dimensions : insuffisance de ressources ou contrainte budgétaire (par exemple ne pas pouvoir faire face aux dépenses courantes sans découvert bancaire), retards de paiement (impossibilité de payer ses factures dans un temps requis), restrictions de consommation (ne pas avoir les moyens financiers de se procurer un certain nombre de consommations élémentaires) et difficultés de logement.  

Selon les derniers chiffres de l’INSEE, 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté en France. Le déséquilibre du marché du travail et les transformations des conditions d’accès à l’emploi sont considérés comme les principales causes de la pauvreté et de l’exclusion sociale. On constate également parmi les catégories les plus vulnérables, les jeunes adultes entre 20 et 29 ans le plus souvent peu qualifiés. Ils représentent 17 % des personnes pauvres. Ils se retrouvent en difficulté d’insertion sur le marché du travail, au chômage et mal indemnisés. Les familles monoparentales et les familles à faible revenu ayant à charge des enfants de moins de 14 ans sont également lourdement touchées (34,9 % des personnes pauvres, soit deux millions de personnes). Plus d’un tiers d’entre elles n’ont pas de ressources suffisantes pour couvrir leurs dépenses. Elles s’épuisent à payer leur loyer, à se chauffer correctement, à manger équilibré, et ne peuvent espérer loisirs et vacances. Elles ont un toit, certes, quelque chose dans l’assiette mais leurs conditions de vie se dégradent progressivement.

2) Mais quelles sont les nouvelles formes de l’aggravation de la pauvreté ?   

L’allongement de la durée du chômage et le développement d’un halo autour du chômage où l’on retrouve les diverses situations des personnes sans emploi désirant travailler mais n’étant pas répertoriés comme chômeurs (leur nombre ne cesse d’augmenter). Fin 2015, le groupe des chômeurs de longue et très longue durée avait augmenté de 56% par rapport en 2008 !  

La crise du logement et de l’hébergement qui revêt une grande ampleur est multiforme : pénurie de l’offre de logements financièrement accessibles, surpeuplement de l’habitation, évolution des loyers du parc privé et public compromettant l’équilibre des familles modestes. Il est à préciser que cette importante crise de l’habitat est masquée par les diverses stratégies mises en place pour parer au problème : cohabitation prolongée, hébergement par un tiers, recours aux habitats de fortune, etc.

En outre, l’ONPE (Observatoire National de la Précarité Energétique), alerte les gouvernements sur une réalité économique et sociale, allant croissante : la précarité énergétique. Un français sur cinq a froid lorsque l’hiver vient.  

Notre société régresse. Les grèves de 1936 ne sont pourtant pas si loin… Le fossé, que dis-je le gouffre, entre les 1% les plus riches et les 99% restant est insoutenable. Selon l’OXFAM (organisation internationale de développement qui mobilise le pouvoir citoyen contre la pauvreté), il « menace la cohésion de nos sociétés et à terme, la prospérité de tous. » En France, en 2017, les 10% les plus riches possède 50% des richesses alors que 50% des plus pauvres possèdent 5% des richesses. Ainsi, depuis trois décennies, tous les principaux indicateurs d’inégalité sont à la hausse dans les pays développés. Les inégalités augmentent par « le haut » de la structure sociale : les très hauts revenus progressent beaucoup plus vite que la moyenne et les écarts de richesse s’accroissent. Bien que l’essor des pays émergents a permis aux 50% des plus pauvres de voir leurs revenus progresser (deux fois moins vite que les 1% des plus riches), les inégalités augmentent également par « le bas » avec une stagnation, voire une diminution des revenus des catégories modestes. On constate que les classes moyennes ont une progression de leurs revenus la plus faible.

Mais, avant de continuer sur des données très cartésiennes, j’aimerais expliquer le syndrome des 15/20. Les symptômes en sont divers : pour certains, une accélération du rythme cardiaque est à déplorer, pour d’autres des douleurs abdominales sont diagnostiquées. On constate chez certains une transpiration excessive et soudaine ; chez d’autres une crispation des mâchoires. Parmi les autres signes répertoriés, quelques rares cas d’apnée et de courts arrêts respiratoires. Gorge, intestins et cœur se relâchent enfin lorsque s’affiche sur le cadran « Paiement accepté ». Comme vous l’avez certainement deviné, le syndrome des 15/20 fait référence à l’angoisse lorsque l’on insère la carte bancaire à partir du 15 du mois. Il y a encore quelque temps nous aurions parlé du syndrome des 20/25. Il est bien réel pourtant et se répand de plus en plus chez les individus ci-dessus évoqués. Ces personnes, ces familles ont un travail, de bas salaires, un logement petit, parfois insalubre, mal ou peu chauffé. Une fois le logement payé – le loyer prenant une part conséquence du budget – il ne reste qu’un petit pourcentage pour se nourrir et se vêtir. Le budget alimentation rétrécit chaque année comme peau de chagrin et les privations de viandes et de légumes ne sont plus rares. Elles deviennent même courantes.  On ne peut évoquer la mal-bouffe sans penser à l’augmentation de l’obésité, aux carences et pathologies qui en résulteront. L’OMS craint une véritable épidémie d’obésité d’ici à 2030 dans toute l’Europe.

Au gré des années, l’accès aux loisirs et à la culture de loisirs s’est étiolé : les musées sont onéreux, les spectacles ont un coût que ne peuvent supporter les familles modestes. Il y a encore quelques temps, avec l’aide de la CAF, les enfants pouvaient choisir une activité qui leur permettrait de s’épanouir hors du domaine scolaire. A présent, la part restant à charge des familles n’est plus envisageable pour la plupart. Quant aux vacances, heureux sont ceux qui possèdent de la famille ou des amis dans le Centre ou sur les côtes… Mais encore faut-il pouvoir payer le transport… Ces êtres ne vivent pas dans la rue, ne meurent pas de faim mais leurs conditions de vie ne leur permettent que de survivre. Une vie au rabais où l’on ne peut que travailler, quand on a la chance d’avoir un job, et espérer des jours meilleurs. La sérénité n’est plus de mise, une anxiété latente plane sur eux. Quelle tuile demain ne pourrai-je assumer ? Les budgets sont si serrés qu’aucun extra n’est permis. Et pourtant, la vie est parsemée de cailloux : une maladie même bénigne nécessitera des médicaments non remboursés ; des chaussures à ressemeler, des lunettes à acheter… Mille et un petits frais supplémentaires qui deviennent en fin de mois des gouffres à combler. Un voile obscur envahit le cœur, le regard. Comment se projeter quand l’aujourd’hui prend toute la place ? Et, pourtant comme l’écrivait Spinoza « le désir est l’essence de l’homme ». Le désir est l’humanité même. Alors que penser de la progression, bien réelle, de tous ces individus qui ne vivent que dans la survie ? Quelle place pour la culture, la réflexion ? Pour le rêve et l’évasion ? Comment grandiront les enfants de demain et comment lutter pour un monde plus juste ?    

3) Quelques pistes de réflexions pour faire régresser la misère  

Le moyen le plus assuré de nous prémunir contre le risque de pauvreté est incontestablement l’accès à un emploi stable et protégé et non plus précaire et fluctuant. Car, même si nous avons la chance encore aujourd’hui que le système de prestations sociales amortisse les effets de l’absence d’emploi sur la pauvreté, il ne permet nullement de le gommer complètement. Or, les chances d’avoir un job correct et bien rémunéré sont fortement liées aux qualifications et diplômes. La détermination de la pauvreté par le niveau d’études semble encore plus forte en France que dans les autres pays Européens. Une des raisons fondamentales est que les enfants « héritent » de la pauvreté de leurs parents : ces enfants demeurent dans des zones denses et pauvres, ont des difficultés scolaires, se considèrent en échec et, dès lors souffrent d’un accès difficile au marché du travail. Le revenu des parents détermine la réussite scolaire et le diplôme, et ce dernier détermine la probabilité d’être en emploi ou d’être pauvre. Selon le classement PSIA (Paris Scholl of International Affairs), la France est le pays où la corrélation entre profession des parents et réussite scolaire est la plus forte.

Si le meilleur antidote contre la pauvreté est l’emploi, le meilleur antidote contre l’inactivité et le chômage est l’éducation. Faire reculer la pauvreté c’est également reconsidérer notre système éducatif : repenser la prévention de l’échec scolaire et le décrochage. Ce, en désamorçant la ségrégation sociale à l’école, en adoptant des méthodes pédagogiques positives : travailler sur le bien-être psychologique et la construction de l’estime de soi qui favorisent certes la réussite scolaire, mais également l’insertion et la réussite professionnelle en aidant plus efficacement les jeunes en risque de décrochage scolaire. Les méthodes actuelles ne fonctionnent visiblement pas. En arrêtant de réduire chaque année un peu plus le budget « Education » : le budget par étudiant à l’enseignement supérieur a baissé de 10% en dix ans.

Nous pouvons également œuvrer à un monde plus juste en nous informant et en nous battant pour un partage plus équitable des richesses créées au sein des entreprises entre dirigeants, actionnaires et salariés. En luttant pour une répartition juste des taxes et impôts, la France réduit la taxation des revenus des plus riches : les taux d’imposition des plus aisés sont plus bas que ceux pesant sur la classe moyenne. En partageant nos richesses, qu’elles soient monétaires, intellectuelles ou humaines.

Dans notre quotidien, lutter contre la pauvreté et l’exclusion prendra la forme d’une main tendue, d’un esprit bienveillant et ouvert. La compassion à fleur de cœur, un monde plus juste comme ambition. Offrande d’espérance, de dignité, d’humanité. Et puis, joindre le geste aux flots de paroles et de bonnes intentions et partager ce qui est nous donné.

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